Les jeunes Français seraient plus nombreux qu'auparavant à se former aux postes de direction en entreprise. Au point qu'il y en ait trop. Vraiment ? Quelles répercussions sur les organisations ? On fait le bilan avec Damien Richard, professeur en management et Olivier Guyottot, enseignant-chercheur en stratégie, tous deux à l'INSEEC Grande Ecole.
Déterminer le nombre de dirigeants en devenir en France semble difficile. Une fois leurs études terminées, les trajectoires professionnelles de chacun varient. Cependant, des données récentes permettent d’affirmer que le vivier de futurs décideurs a bel et bien augmenté ces dernières années. D’une manière générale, le niveau d’éducation en France est plus élevé qu’auparavant, comme l’illustre le graphique ci-dessous. D’après les chiffres de l’INSEE, publiés en février 2025, le nombre de jeunes à accéder aux études supérieures continue de progresser. Le nombre de diplômés de niveau bac+5 a été multiplié par 5,6 entre 1985 et 2022. Les écoles d’ingénieurs (Polytechnique, Mines, CentraleSupélec…) et les écoles de commerce (HEC, ESSEC, ESCP…), où se forment ces futurs dirigeants, n’échappent pas à la règle avec une multiplication par 3,3 pour ces premières et par 6 pour les secondes. Chaque année, 80 000 à 100 000 jeunes sortent de cursus identifiés comme « élite dirigeante ou élite managériale ».
« Contrairement aux pays anglo-saxons, la France valorise énormément les diplômes, notamment les Master. À l’inverse de son voisin allemand, elle privilégie également les professions intellectuelles au détriment des métiers manuels, pourtant fondamentaux au bon fonctionnement de la société », rappelle Olivier Guyottot, enseignant-chercheur en stratégie à l’INSEEC Grande Ecole. En sortie d’études, parfois avec la complicité de l’école qu’ils ont fréquenté, les jeunes s’attendent à occuper de hautes fonctions en entreprise, dit-il : « Ils veulent des postes qui surplombent le reste de l’organisation et demandent des salaires élevés. La société matérialiste valorise ce type de statut social. Or, il est indispensable de mettre les mains dans le cambouis au début. C’est un passage obligé pour comprendre un secteur, une entreprise, un métier. Puis, évoluer ! »
Evolution du nombre de diplômes du supérieur délivrés entre 1985 et 2022.
Source : INSEE, février 2025
Un décalage avec les entreprises
Cet état d’esprit répandu n’est pas sans conséquence. Si le taux d’insertion professionnelle des jeunes diplômés reste élevé, le fossé avec les organisations se creuse. D’après l’Enquête* Insertion CGE 2025, il est de 82,4 % pour les néo-cadres d’écoles d’ingénieurs et de 78,3 % pour ceux issus d’école de management. Avec des salaires moyens situés à plus de 41 000 euros bruts annuels.
Toutefois, le décalage entre les ambitions de ces travailleurs débutants et ce que les organisations ont à leur offrir s’accroît. Pour les attirer et les fidéliser, celles-ci promettent notamment des perspectives d’évolution et des augmentations salariales rapides. Mais, « si les promesses des entreprises ne se traduisent pas par des actions concrètes, il peut y avoir un effet déceptif important », prévient Olivier Guyottot. Les jeunes actifs se retrouvent à changer fréquemment de structure pour progresser. « Ils ne mettent plus leur diplôme au service d’une entreprise, mais d’une expérience professionnelle avant de passer à la suivante », poursuit le professeur. La relation professionnelle « s’avère alors insatisfaisante » pour les deux parties.
Autre point de friction ? Le rapport des jeunes au travail qui diffère, là encore, de la conception du travail longtemps prônée par la plupart des entreprises. « Les organisations ont dû assouplir certaines de leurs pratiques pour correspondre aux attentes des jeunes salariés qui tolèrent de moins en moins l’autorité », complète Damien Richard, professeur de management à l’INSEEC Grande Ecole et chercheur associé dans la Chaire management à l’IAE Grenoble. Elles favorisent ainsi l’équilibre entre la vie personnelle et professionnelle (flexibilité des horaires, autonomie dans les missions) et mettent en place de nouveaux rapports hiérarchiques avec l’avènement du management horizontal. « Le leader doit se mettre au service de ses équipes, et non plus l’inverse. Le pouvoir ne se décrète pas, il s’obtient. J’ai le pouvoir si j’augmente les autres« , note-t-il. Dans le même temps, « les jeunes actifs doivent sortir de leur sensation de toute-puissance en se confrontant à la réalité du monde du travail. »
Redéfinition du rôle des décideurs
Cette nouvelle perception du travail, conjuguée à un environnement incertain (instabilité économique, montée en puissance de l’intelligence artificielle) redéfinit le rôle des dirigeants et des managers. « Les cadres dirigeants n’ont plus la même fonction qu’avant en entreprise. Ils ne doivent pas maîtriser un métier à la perfection, mais apprendre à apprendre. Ils doivent développer une bonne capacité à communiquer pour inspirer et embarquer les équipes, acquérir un fort esprit critique pour se remettre en question et adapter leur vision au monde extérieur« , explique Damien Richard. Conséquence ? Les décideurs « sont passés de donneurs d’ordre à leader inspirant, leader-facilitateur, leader-coach. L’idée est la même ». Face à des modes de gouvernance aplatis, la notion de « surproduction de dirigeants » perd de sa pertinence. Car, d’une certaine manière, tout le monde devient son propre dirigeant en créant ses propres règles.
À contre-courant de cette course à la réussite, « de nombreux jeunes, y compris ceux qui sont passés par de prestigieux établissements, ne rêvent plus du schéma traditionnel d’ascension sociale », souligne Olivier Guyottot. Ce à quoi ajoute Damien Richard : « Il n’est pas rare d’en voir certains refuser des postes à responsabilités, afin de préserver leur vie personnelle, tandis que d’autres se reconvertissent complètement. Ils résistent aux injonctions du système économique dans le but de trouver un travail qui a du sens. »
*Dans son enquête annuelle, la CGE a interrogé 104 106 jeunes diplômés issus de 200 écoles, dont 139 écoles d’ingénieurs, 38 écoles de commerce et de management, ainsi que 27 écoles d’autres spécialités (arts, architecture, design, journalisme…). Pour réaliser son baromètre, la CGE a collecté les informations de ses diplômés via les associations d’alumni des grandes écoles entre décembre 2024 et mars 2025.
Source Courrier Cadres