Alors que l'Assemblée nationale a adopté le mardi 27 janvier l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, les entreprises se demandent en quoi cette exposition numérique influence le rapport au travail des très jeunes. Plusieurs tendances se dégagent (déjà), d'après Anthony Perrier, enseignant-chercheur à TBS Education, et Sara Laurent, professeure à MBS School of Business.
Tout d’abord, qui est la génération Alpha ?
Anthony Perrier (AP) – La génération Alpha désigne les personnes nées entre 2010 et 2025. Ces jeunes ont actuellement une quinzaine d’années. Une grande partie est encore au collège/au lycée et commence à réaliser ses premiers stages en entreprise. Pour le moment, quand on parle de cette génération, on s’attache davantage à des signaux faibles qu’à des attentes déjà stabilisées dans le monde du travail. Et il ne faut pas non plus oublier qu’il y a parfois de grandes différences au sein d’une même génération.
Sara Laurent (SL) – Née après 2010, la génération Alpha n’est pas encore arrivée officiellement sur le marché du travail. Les générations se distinguent souvent entre elles en raison de ruptures historiques et de tensions socio-économiques survenues dans leur enfance et adolescence. Ses codes sont proches de ceux de la Génération Z, mais cette nouvelle génération est encore plus impactée par les mouvements technologiques, politiques, économiques et sociétaux. Ces jeunes ont hérité des douleurs professionnelles vécues par les générations passées. Ils auront un rapport plus conflictuel au travail. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup d’humoristes sur ces sujets émergent sur les réseaux sociaux. Les jeunes ressentent un fort besoin d’apporter un peu de légèreté et de douceur à l’égard du monde professionnel.
En quoi se démarquent-ils (déjà) des autres générations ?
AP – La génération Alpha est hyperconnectée. Elle est la première à être née et a avoir grandi avec les réseaux sociaux et désormais l’intelligence artificielle. D’après le rapport « Born Social 2025 », plus de sept jeunes sur dix (76 %) ont utilisé un réseau social avant 13 ans, tandis que selon Oxford University Press, 80 % d’entre eux utilisent l’IA pour leur travail scolaire. En revanche, moins d’un sur deux se dit confiant pour juger l’exactitude des informations qu’ils consultent. Ces chiffres démontrent que l’enjeu pour les parents, et les futurs managers, n’est pas tant dans l’usage (ou non) des outils digitaux, mais plutôt dans leur encadrement afin d’en faire un usage efficace et éthique. Face à cette surexposition aux écrans et à cette abondance de contenus en ligne, cette génération va demander à son futur employeur des règles explicites, des repères et des formations régulières pour évaluer et maîtriser la fiabilité des données.
SL – Dès leur plus jeune âge, ils ont été confrontés, par le biais des réseaux sociaux, à des contestations d’ampleur pour l’égalité entre les femmes et les hommes (Mee Too), pour la justice sociale (Black Lives Matter) ou encore pour la justice environnementale (Fridays For Future). La génération Alpha arrivera dans ce contexte polarisé sur le marché du travail avec également de l’instabilité géopolitique, une urgence climatique et des transformations accélérées par l’IA. Ils sont habitués à l’idée que le monde n’est plus linéaire et prospère comme celui de leurs grands-parents, parents, voire frères et sœurs plus âgés.
En quoi cela va-t-il influencer leur rapport au travail ?
AP – L’univers numérique, dont je parlais, est en train de créer une dette cognitive chez les plus jeunes. Ils perdent confiance en eux, en leur capacité de distinguer le vrai du faux ou encore de mémorisation. Face au monde qui se dessine, la génération Alpha aura besoin d’un cadre de travail clair et sain, leur assurant ainsi une sécurité psychologique. Ils seront plus vigilants que leurs aînés aux répercussions du travail sur leur santé physique et mentale. Ils attendront de leur employeur une culture du soutien et de la pédagogie. Ils attendront de leur manager une forme de protection, d’écoute, de compréhension. Dans le même temps, le manager devra leur expliquer les codes de l’entreprise. A cause des réseaux sociaux et des influenceurs, certains jeunes ne sont plus en proie avec la réalité, encore moins du monde du travail.
Plus largement, ils attendront de la transparence autour de leurs perspectives de carrière et d’évolution salariale. Pour s’épanouir au travail, ils auront également besoin d’une flexibilité réelle autour de leur manière de travailler ainsi qu’autour de leur lieu et horaires de travail. Pour certains, ce désir de flexibilité et de liberté ira jusqu’à vouloir devenir leur « propre chef ». Un dialogue régulier avec le manager ainsi qu’une compréhension claire de leurs attentes professionnelles leur permettra de gérer leurs anxiétés et leurs frustrations et donc de s’inscrire durablement au sein d’une entreprise qui leur correspond.
SL – Confrontée aux mouvements sociaux que j’évoquais, la génération Alpha accordera une importance accrue aux notions de communautés, de collectif au sens large et d’identité. Ces jeunes seront encore plus militants, engagés et créatifs pour faire bouger les lignes. Ils ont conscience d’être une force collective et que le nombre fait la force s’ils souhaitent agir pour un monde meilleur. Pour toutes ces raisons, ils voudront évoluer dans une entreprise où la pluralité des parcours et des personnalités sont acceptés et où ils pourront exprimer leurs engagements. Ces engagements peuvent être virtuels.
Par ailleurs, la génération Alpha a grandi en observant les difficultés d’insertion et de projection professionnelle de leurs aînés, ces futurs talents développeront un rapport au travail encore plus exigeant, lucide sur la réalité de la sphère professionnelle et sélectif quant au sens, à la forme et à la qualité donnés à leur carrière. Comme pour la génération Z, celle-ci ne se déterminera plus uniquement en fonction d’un statut hiérarchique ou d’une rémunération, mais de valeurs et intérêts personnels. Les entreprises devront veiller à casser la monotonie des tâches et à leur faire vivre des expériences fortes et variées. L’enjeu sera moins d’entrer sur le marché du travail que de choisir à quelles règles ils décident de se soumettre.
Enfin, ultra-familiers des environnements numériques et de l’IA, cette génération attendra des outils performants, adaptés à leurs besoins et rapides. Dans le même temps, ils valoriseront les compétences humaines et l’esprit critique. Ils seront très attentifs à l’authenticité des discours portés par l’entreprise. Comme pour la Gen Z, si les valeurs prônées ne se retrouvent pas dans leur quotidien, ils dénonceront certaines pratiques, notamment en ligne, voire quitteront l’entreprise pour une autre plus cohérente.
Source Courrier Cadres - Léa Lucas