Le droit français protège les femmes salariées des risques de discrimination liées à la grossesse. Mais dans la pratique, il n'est pas toujours simple de concilier carrière professionnelle et maternité. Témoignages.
Le jour où son test de grossesse s'est révélé positif n'est pas près de s'effacer de sa mémoire. La veille, Clara, 35 ans, recevait une offre de contrat de travail (les personnes uniquement citées par un prénom ont requis l'anonymat). « Je me suis demandé si je devais le dire. Mais j'ai signé, par peur que le poste m'échappe », raconte-t-elle. Le risque d'une fausse couche la préoccupait. Elle et son compagnon attendaient cette nouvelle depuis longtemps. Lorsque l'organisation est venue la chercher pour un poste de direction, ils venaient d'entamer un parcours de procréation médicalement assistée (PMA).
Quelques semaines après sa prise de poste, elle décide néanmoins d'informer sa hiérarchie. « La culpabilité devenait trop forte : j'avais l'impression de mener une double vie », confie-t-elle. L'annonce, bien qu'accueillie par des félicitations mesurées, la soulage.
Le désenchantement survient toutefois à son retour de congé de maternité : « Le matin même de ma reprise, on m'a signalé que mes trois semaines de congés payés posés à la suite des dix semaines légales n'avaient pas été appréciées par mes équipes. » Avec le recul, Clara se demande aujourd'hui si elle n'aurait pas dû annoncer sa grossesse d'emblée.
« La question de ma disponibilité avait été évoquée lors du premier entretien. Mais à l'époque, je ne me voyais pas aborder un sujet si intime alors que rien n'était acquis. » Une équation presque insoluble, et non sans conséquences, à laquelle sont confrontées nombre de salariées souhaitant devenir mères.
Selon le baromètre des discriminations dans l'emploi du Défenseur des droits, publié en décembre 2025, plus d'un salarié sur deux dit avoir été interrogé en entretien sur un sujet personnel sans lien avec le poste ; les femmes le sont deux fois plus souvent que les hommes sur leurs projets de parentalité.
La loi est claire
Le Code du travail est pourtant clair : une candidate à un emploi ou salariée n'a aucune obligation d'indiquer son état de grossesse (L 1225-2). Et lorsqu'elle le révèle, elle bénéficie en principe d'une protection : l'employeur ne peut pas prendre en considération son état pour refuser de l'embaucher, rompre son contrat de travail ou sa période d'essai (L 1225-1).
« Sauf faute grave ou impossibilité de maintien dans l'emploi pour une cause étrangère à son état, il est quasiment impossible pour l'employeur de la licencier », explique l'avocat spécialisé en droit du travail Charles Sabbe. Reste une zone grise » : l'embauche, où il est plus difficile de prouver que sa candidature a été écartée pour ce motif.
En poste dans une entreprise internationale, Stéphanie, 40 ans, a pris le parti d'avertir son manager de son parcours de PMA. La loi du 1er juillet 2025 visant à protéger des discriminations les personnes engagées dans un projet parental de PMA ou d'adoption venait d'être adoptée. « Je me suis dit que cela me protégerait. Je commençais à essuyer des remarques ou des regards déplacés parce que je refusais des dîners pour cause de piqûre, ou que j'arrivais à 9h10 du fait d'une échographie matinale », témoigne-t-elle. Après trois « fausses couches », elle est finalement arrêtée six mois pour sa quatrième fécondation in vitro.
A son retour, on la mute dans un autre service. « C'est une stratégie pour me pousser à la démission. Ils m'ont dit qu'ils pensaient que je ne reviendrais pas après mon arrêt », relate-t-elle. Elle retient pourtant une leçon : « Si demain je dois recruter quelqu'un, je prends une personne en parcours PMA. On doit faire preuve d'organisation, de résilience et de capacité de rebond ». Que des progrès restent à faire, Soléna Busson-Mars, membre du bureau national de l'Association nationale des directeurs de ressources humaines l'admet volontiers.
L'entreprise en retard sur la société
« La société évolue plus vite sur ce sujet que le monde de l'entreprise. » Elle rappelle que la Cour de cassation a annulé le 3 juin dernier le licenciement pour faute lourde d'une salariée ayant tardivement informé son employeur de sa grossesse, alors même que son métier l'exposait à des produits chimiques. « Ce signal juridique doit inciter les managers à mieux se former et à mieux anticiper, pense-t-elle. Accompagner ses salariés au cours de leur vie, c'est aussi une manière de retenir ses talents. »
A son retour de congé maternité, Rebecca Fischer, 41 ans, alors membre du comité de direction d'une banque d'affaires, a dû batailler pour obtenir l'intégralité de son bonus annuel. « J'avais rempli mes objectifs. Je n'ai pas compris pourquoi ma prime était proratisée au motif que j'avais été absente cinq mois », raconte-t-elle. Formée à la culture anglo-saxonne, elle dit avoir toujours été habituée à faire primer la performance sur le présentéisme. Elle finit par obtenir gain de cause. Quelques mois plus tôt, elle avait également choisi de jouer carte sur tables avec son futur patron, après qu'il a formulé sa promesse d'embauche.
« Je l'ai appelé et je lui ai dit : j'ai très envie de te rejoindre, mais je suis enceinte de mon troisième enfant. C'était un non-sens pour moi de ne pas lui dire ». L'expérience, qui se termine bien, la convainc néanmoins que la maternité reste un frein dans l'évolution professionnelle des femmes. De ce constat, naît en 2023 la start-up Yolo, qu'elle cofonde, pour proposer aux entreprises des assistantes chargées d'aider les salariés dans les moments de vie personnelle fragilisant leur équilibre professionnel.
« Tant que les congés entre les deux parents ne seront pas équivalents, la culture d'entreprise ne changera pas, estime-t-elle. Il n'est pourtant question que de quelques mois au cours d'une carrière. » Une réflexion qui donne matière à débat dans une société préoccupée par son « réarmement démographique ». Moins ambitieux, mais dans le même esprit, un nouveau congé de naissance entre en vigueur le 1er juillet 2026. De retour depuis quelques semaines, Clara espère de son côté que les crispations finissent par se dissiper. « J'adore mon poste. Mais si à terme l'ambiance reste pesante, je ne m'attarderai pas. Devenir mère prend déjà suffisamment d'énergie. »
Source Les Echos