L'apparence physique est un critère de discrimination interdit par la loi. Pourtant, de nombreuses études montrent qu'un candidat jugé séduisant bénéficie plus souvent d'une première impression favorable, d'un recrutement facilité et parfois même d'un meilleur salaire. Alors, le « beauty privilege » résiste-t-il malgré les règles qui encadrent le recrutement ?
Les compétences suffisent-elles vraiment à faire la différence lors d'un recrutement ? Pas toujours. Depuis une trentaine d'années, économistes et psychologues étudient un phénomène aussi ancien que discret : le « beauty privilege », ou « privilège de la beauté ». L'idée est simple : une personne perçue comme physiquement attractive inspirerait davantage confiance, paraîtrait plus compétente et obtiendrait plus facilement un emploi, une promotion ou une rémunération plus élevée.
Ce constat est toutefois en contradiction avec le droit français. L'article L.1132-1 du Code du travail interdit toute discrimination fondée sur l'apparence physique lors d'un recrutement, d'une promotion ou d'une évolution salariale. L'article 225-1 du Code pénal sanctionne également ce type de discrimination. Si le physique ne peut donc jamais constituer un critère officiel de sélection, des biais inconscients continuent néanmoins d'influencer la perception des recruteurs. Décryptage avec la complicité de Romain Dionnet, Director Executive Board chez Hays, cabinet de recrutement spécialisé.
Effet de halo ou « beauty privilege » : les études démontrent-elles une véritable prime à la beauté ?
Le phénomène est connu des psychologues sous le nom d'effet de halo. Décrit dès 1920 par le psychologue américain Edward Thorndike, ce biais cognitif conduit à généraliser une première impression positive à l'ensemble des qualités d'une personne. Un candidat jugé séduisant sera donc plus facilement perçu comme intelligent, compétent, charismatique ou digne de confiance, sans qu'aucun élément objectif ne le justifie.
Les économistes ont ensuite cherché à mesurer l'impact concret de ce biais sur les carrières. L'étude de référence est celle de Daniel Hamermesh et Jeff Biddle, publiée en 1994 dans l'American Economic Review. Après avoir analysé plusieurs milliers de salariés américains, les deux chercheurs concluent que les personnes jugées les plus attirantes bénéficient d'une prime salariale comprise entre 5 % et 10 %, tandis que celles considérées comme les moins séduisantes subissent une pénalité équivalente. Cet avantage est, par ailleurs, au moins aussi marqué chez les hommes que chez les femmes. Près de trente ans plus tard, une étude publiée par l'Institute of Labor Economics (IZA) confirme que ce "beauty premium" existe toujours
À compétences égales, un candidat séduisant part-il avec un avantage ?
C'est précisément là que le débat commence. Les recherches montrent qu'un recruteur peut inconsciemment accorder davantage de crédit à une personne dont l'apparence lui inspire confiance. Pour autant, Romain Dionnet refuse de réduire une décision d'embauche au seul physique : « Si j'ai deux médecins avec exactement les mêmes compétences et que l'un présente une apparence plus avantageuse, oui, je suis persuadé que cela peut jouer en sa faveur. En revanche, en faire un véritable critère de décision, je n'y crois pas. »
Selon lui, les entreprises ont largement professionnalisé leurs recrutements afin de limiter ce type de biais « Aujourd'hui, on définit une fiche de poste, les compétences attendues et des critères d'évaluation. Les entreprises utilisent des outils, des scorecards ou des processus qui permettent de hiérarchiser les critères de recrutement. Cela limite le biais et la discrimination. » Pour Romain Dionnet, la profession a largement évolué ces dernières années. « On a la chance d'avoir un cadre légal très clair en France. Discriminer sur l'apparence physique est un délit. Une entreprise qui recruterait uniquement des personnes jugées belles s'exposerait évidemment à des sanctions » insiste-t-il.
Certains secteurs restent-ils plus sensibles au « beauty privilege » ?
Toutes les professions ne sont pas concernées de la même manière. Les travaux publiés par l'Institute of Labor Economics montrent que le beauty premium est surtout observé, plutôt logiquement, dans les métiers où l'image, la représentation ou la relation commerciale constituent une part importante de la performance. Romain Dionnet partage ce constat : « Tous les secteurs qui impliquent du contact client, de la représentation ou de l'image de marque sont davantage concernés. Je pense notamment au commerce, au luxe, à l'hôtellerie-restauration ou encore à certains métiers de la vente. À l'inverse, sur une fonction très technique ou industrielle, où seule la technicité compte, je dirais absolument non. »
Le spécialiste rappelle toutefois qu'il serait réducteur d'attribuer les performances commerciales au seul physique. « Forcément, une belle présentation peut avoir un effet. Mais est-ce que les résultats sont uniquement liés à l'apparence ? Je ne le pense pas. La personnalité, la capacité à créer une relation de confiance ou à convaincre jouent un rôle bien plus important. » Cette distinction est importante. Une apparence soignée peut faciliter le premier contact avec un client ou un recruteur, mais elle ne remplace ni l'expertise ni les compétences techniques.
Le « beauty privilege » peut-il aussi devenir un handicap ?
L'avantage lié à l'apparence n'est pas toujours aussi évident qu'il y paraît. Être jugé séduisant peut également entraîner des préjugés négatifs ou conduire à minimiser les compétences réelles d'un salarié. Romain Dionnet en a fait le constat au cours de sa carrière. « J'ai vu de jeunes collaboratrices extrêmement compétentes, qui étaient aussi très jolies. Certaines personnes attribuaient immédiatement leurs résultats à leur physique plutôt qu'à leur travail. C'est très injuste et cela peut devenir difficile à vivre. »
Le recruteur évoque un véritable « effet boomerang » : lorsqu'une personne est perçue comme très attractive, son mérite est parfois davantage remis en question. « On entend parfois : « Oui, elle réussit, mais elle est jolie... » Comme si ses compétences passaient au second plan. » À l'inverse, une première impression très favorable peut aussi créer des attentes plus importantes. « Il m'est arrivé de rencontrer des candidats qui présentaient extrêmement bien. Forcément, on attend beaucoup d'eux. Si les compétences ne suivent pas, la déception est souvent plus forte » conclut-il.
Source Capital