Nous avons tendu le micro à des salariés, d'univers et de générations différents, afin de retracer leur pire expérience managériale. Entre toxicité, imprévisibilité et inefficacité, ils nous dressent le portrait-robot du « pire chef » possible. Celui (ou celle) avec qui ils ne voudraient plus jamais travailler, même pour un gros chèque.
Tout avait pourtant si bien commencé, lors de cet entretien d'embauche en visio. « Je vois une salle avec plusieurs personnes, on me salue, c'est convivial, l'équipe rigole un peu… » D'un coup, le chef apparaît dans le champ de vision. « L'ambiance a changé du tout au tout, en deux secondes, c'était hallucinant. Il m'a à peine dit bonjour et a soufflé le chaud et le froid pendant tout l'échange », se souvient Marie.
Elle se dit que c'est pour la tester en entretien, et accepte le poste. Mais assez vite, les soucis apparaissent et le turnover important devient limpide. Ce chef dont elle a eu un aperçu se révèle colérique au quotidien. « Il terrorisait tout le monde, humiliait l'équipe en réunion, nous traitait d'incapables, envoyait des mails agressifs… Toutes les semaines, je voyais des collègues qui revenaient en pleurs. J'avais en permanence peur de me faire moi aussi incendier, je ne dormais plus la nuit ».
Elle tient un an, puis décide d'arrêter les frais. Depuis, Marie a retrouvé un autre emploi, dans un contexte serein. « L'ambiance est bienveillante, c'est le jour et la nuit ! J'ai retrouvé un travail normal… »
En entreprise, la relation que l'on entretient avec ses supérieurs hiérarchiques a évidemment son importance. Selon l'étude de rémunérations et panorama des enjeux RH 2026 de Hays, les « relations difficiles avec le manager » se hissent même sur le podium des principales raisons de départ - derrière le salaire jugé trop bas, la première motivation. Mais devant les pourtant essentiels « manque de perspectives de carrière » et « poste peu stimulant ».
Or, quand le manager est défaillant, la situation peut vite devenir intenable. Vous vous en doutez, étant donné la thématique de ce sujet, aucun de nos témoins n'a souhaité raconter son expérience nommément, l'anonymat prime. Et, malheureusement, nous avons reçu d'innombrables témoignages racontant des tranches de vie au travail parfois très difficiles.
« L'effondrement, du jour au lendemain »
L'un des points communs récurrents dans ces retours d'expérience : l'imprévisibilité. Inès confirme. C'est justement ce qui l'a marquée, face à un entrepreneur « brillant », mais très lunatique, pour lequel elle a travaillé en tant que jeune cheffe de projet. « C'était il y a dix ans, mais je suis toujours traumatisée. C'était une machine à broyer ses salariés », confie-t-elle.
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Sauf qu'au moindre faux pas, la bienveillance des premiers jours disparaît. « Ça a été l'effondrement du jour au lendemain. Lundi, j'étais en charge d'un dossier complet pour un nouveau client, mardi, j'étais réduite à remplir des tableurs Excel… » La salariée ne sait ainsi jamais sur quel pied danser, tantôt encensée, tantôt critiquée.
« Il savait repérer les failles chez les gens et les exploiter. Je me suis aussi vite rendu compte qu'il organisait une sorte de compétition au sein de l'équipe, les gens se battaient pour avoir ses faveurs », retrace Inès, corvéable à merci. Après avoir frôlé le burn-out, elle quitte la boîte. Et n'a jamais regretté d'être partie.
« L'instabilité permanente » est aussi ce qui a usé Thomas. « Ma manager a commencé par m'envoyer des petites piques, par écrit et à l'oral, devant le reste de l'équipe. Un jour, sans comprendre pourquoi, elle m'a hurlé dessus en pleine réunion. Je n'avais jamais vécu ça ! Je suis devenu son bouc émissaire, mes collègues étaient aussi étonnés que moi ». Le salarié ne sait plus à quoi s'en tenir : « Le blanc devenait noir, le noir blanc, elle changeait d'avis sans arrêt, dévalidait des projets pourtant bien avancés… »
Trop personnel
Autre difficulté : quand les critiques et les piques deviennent plus personnelles. Avec le recul, Jeanne met le mot « harcèlement » sur ce qu'elle a vécu. « J'étais sur la défensive, à essayer de ne pas me laisser déstabiliser dans mon travail et à conserver de bons résultats. Mais elle me rajoutait sans cesse des choses, tentait de me coincer, m'a supprimé une prime de fin d'année alors que tous les autres y avaient droit, sans m'en informer », se remémore-t-elle.
La situation devient vraiment intenable quand sa N + 1 se permet des réflexions inappropriées sur la famille de Jeanne, alors que ses parents rencontrent de graves problèmes de santé. « Elle était pleinement consciente de ce que je vivais, mais n'a montré aucune empathie. Elle m'a même dit que ma mère était un poids. C'était l'ignoble dans l'ignoble ».
Le dernier fil rouge de ces pires chefs et cheffes pourrait être la manipulation : se servir de ses collaborateurs pour grimper dans sa propre carrière, au détriment des autres. « J'étais naïve et elle jouait bien son jeu ». Voilà comment Cécile résume son expérience dans un grand groupe, avec une N + 1 dont elle se souviendra.
« Elle essorait les autres et se servait de leur travail pour se faire mousser. Je me souviens d'un projet par exemple, sur lequel je m'étais beaucoup investie. Je n'avais pas réussi à obtenir les moyens dont j'avais besoin pour aller au bout. Quelques mois plus tard, elle avait repris tout ce que j'avais monté, tous les partenariats que j'avais proposés. Elle s'en est servi pour briller en interne », soupire-t-elle, reprochant à cette cheffe « un manque terrible de transparence ». « Elle a dû regarder trop de séries télé, en croyant que l'on ne peut progresser qu'en faisant des sales coups aux autres ». Comme nos autres témoins, Cécile a fini par partir. Avec l'assurance de savoir désormais - un peu trop bien - ce qu'ils et elles ne veulent plus jamais vivre.
Source Les Echos