A l’occasion de ses soixante ans, l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) a publié hier une étude retraçant l’évolution de la population cadre sur six décennies. Les changements sont importants, les cadres étant notamment beaucoup plus nombreux et plus féminisés, mais une identité commune demeure.
Un cadre de 2026 ressemble-t-il à un cadre de 1960 ? Pas nécessairement, mais ils ont toujours des points communs, assure une étude de grande ampleur de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec), publiée aujourd’hui à l’occasion des soixante ans de l’association paritaire qui accompagne les cadres dans leur évolution professionnelle – elle est en réalité née en novembre 1966.
Le terme est apparu dans les années 1930, et selon l’Apec, sa définition a mis du temps à s’établir et reste entourée d’un certain flou, et l’institutionnalisation du statut a été longue. Cependant, le terme recoupe depuis longtemps une réalité bien concrète. Les cadres ont une existence juridique, comme en témoigne l’existence d’une section « encadrement » aux conseils de prud’homme, ou d’un « CDD à objet défini » réservé aux cadres. Mais ils possèdent également une existence statistique, sociologique et culturelle, avec des syndicats dédiés, des caractéristiques communes, des modes de vie et des habitudes de consommation et de loisirs proches, une espérance de vie supérieure (de 5,3 ans pour les hommes et 4,4 ans pour les femmes)…
Mais cette réalité a évolué au fil des décennies. La démographie, en premier lieu, s’est transformée, portée par la tertiarisation de l’économie et la hausse des investissements des entreprises, depuis longtemps corrélés à l’emploi cadre. Les cadres sont aujourd’hui cinq fois plus nombreux qu’il y a cinquante ans (les non-cadres n’étant qu’1,5 fois plus), leur nombre ayant dépassé la barre des quatre millions en 2024, et leur proportion dans la population active s’est elle aussi démultipliée, passant de 11% en 1968 à 28% en 2020.
Le taux de femmes parmi les cadres a également beaucoup augmenté, de moins de 20% en 1968 à 38% aujourd’hui, même s’il reste inférieur au taux de femmes dans la population active non-cadre (45%). Le nombre de femmes cadres a été multiplié par douze entre 1968 et 2010, quand celui des hommes n’a été multiplié que par quatre. La plupart des métiers cadres se sont féminisés, et certains ont atteint la parité comme les services administratifs, comptables et financiers ou la banque et les assurances. D’autres se féminisent très lentement, comme l’informatique, passé de 12% à 18% d’ingénieures informatiques en 35 ans, et désormais secteur le moins féminisé, quand il était le troisième plus féminin en 1983.
Certaines professions sont également bien plus représentées. En toute logique, celles de l’informatique se taillent aujourd’hui la part du lion, sans commune mesure avec les années 60. Le secteur a beaucoup contribué à l’expansion de la population cadre, puisqu’il compte dix fois plus de cadres qu’il y a quarante ans.
Une diversification de la population
Enfin, les managers sont en proportion moins nombreux : ils représentaient 42% des cadres en 2020, contre 53% en 2006. Même si, rappelle la directrice générale de l’Apec Annelore Coury lors d’une conférence de presse, « le statut de cadre n’a jamais été exclusivement réservé à l'encadrement. On a la vision du modèle fordiste, avec un cadre qui gère des équipes, mais il y a eu une distanciation entre le statut cadre et le fait d’être nécessairement manager ». La population cadre est donc désormais composée en majorité d’experts, sans responsabilité hiérarchique directe. C’est encore plus vrai dans certains secteurs techniques comme l’informatique, où plus de 85% des cadres ne sont pas managers. Le niveau de diplôme moyen des cadres a également augmenté au fil des années.
En s’élargissant, la population de cadres s’est également diversifiée. Les cadres se retrouvent aujourd’hui dans tous les secteurs, mais leur place est très hétérogène : ils sont ainsi extrêmement majoritaires dans l’informatique (79% des salariés de ce secteur sont cadres) et très minoritaires dans l’hôtellerie – restauration (6%) ou l’industrie (16%). Les secteurs primaires et secondaires comptent un plus grand nombre de cadres que par le passé (environ trois fois plus en cinquante ans), mais c’est dans le secteur tertiaire que le nombre de cadres a le plus augmenté, puisqu’il a été multiplié par 6,9 entre 1968 et 2020, et que les cadres y représentent désormais 82% des salariés.
Enfin, loin de l’image du cadre dans une multinationale, la moitié des cadres français travaillent dans une PME (petite ou moyenne entreprise de moins de 250 salariés), et 15% travaillent même dans une TPE (très petite entreprise, moins de dix salariés). Selon l’étude, les cadres envisagent ces entreprises comme des univers distincts, les petites entreprises permettant d’avoir plus de responsabilités mais une moindre évolution professionnelle, les grands groupes offrant plus d’évolution mais une hiérarchie et une procédure plus lourdes. Pour autant, ils passent de l’un à l’autre : un tiers des mobilités de cadres durant l’année en cours a eu pour effet de faire passer le cadre à une entreprise de taille très différente.
Par ailleurs, les cadres travaillent sur tout le territoire, y compris en milieu rural (où 13% travaillent, contre 23% des non-cadres), mais restent sur-représentés dans les grandes métropoles, notamment en région parisienne : 35% des cadres travaillent dans l’agglomération parisienne (contre 15% des non-cadres), et 43% en Ile-De-France. Mais le développement de l’emploi cadre est désormais plus lent dans la région de la capitale que dans les autres, preuve que les autres régions gagnent en dynamisme économique et en attractivité auprès des cadres.
Des parcours qui peuvent être accidentés
Si le chômage reste beaucoup plus bas chez les cadres que dans le reste de la population (4,2% contre 9,2%), les parcours sont beaucoup plus hétérogènes, moins linéaires, avec notamment un chômage plus élevé en entrée et en fin de carrière (5,2% de chômage pour les 55 ans et plus). De leur côté, « 84% des bac +5 diplômés en 2024 ont trouvé la recherche d’emploi compliquée, contre 61% pour ceux diplômés en 2022, explique Annelore Coury. Et la période de recherche s’est allongée à six mois ou plus pour 38% d’entre eux », une complexification que l’Apec met sur le compte d’un « retournement de marché depuis 2023 ». En revanche, « aujourd’hui, il n’y a pas d’étude qui permette d’établir de lien de causalité entre l’IA et la destruction d’emplois », même si, à part en 1973, le volume d’emplois cadres n’a jamais diminué.
Les discriminations existent également contre les cadres. Les femmes restent moins rémunérées (les hommes cadres gagnent en moyenne 16% de plus), d’une part parce qu’elles accèdent moins aux plus hauts postes, d’autre part parce qu’elles sont toujours moins bien payées à travail égal (où persiste un écart salarial de 6,8%). 40% des femmes (contre seulement 16% des hommes) estiment que les femmes cadres n’ont pas les mêmes opportunités que les hommes. Les cadres s’estiment aussi victimes de discrimination en raison de leur origine, leur apparence, leur religion ou leur handicap.
L’ouvrage, comme la conférence de presse, reviennent d’ailleurs sur l’image du cadre dans l’imaginaire collectif, et son évolution. Que ce soit dans les médias (dont certains se sont créés avec comme cible précisément les cadres) ou dans la fiction, le cadre a d’abord longtemps été représenté comme un homme blanc, travaillant à La Défense, jouant au golf… et cette image figée, ne représentant que partiellement la réalité, a évolué lentement. En dépit de cette diversité, les cadres gardent des caractéristiques communes, également développées dans l’étude.
Source Cadremploi