Dans son ouvrage "La puissance du lien" (Flammarion), la dirigeante et philosophe Marie Robert dresse le triste constat que la solitude prend une place considérable dans nos existences. Cependant, elle nous encourage aussi à ralentir pour écouter l'autre. Pas derrière un écran, regard contre regard. Une invitation à briser le cercle vicieux de l'isolement qui gangrène nos sociétés modernes pour refaire famille, couple, et équipe au travail. Retrouvez cette interview en intégralité en vidéo.
Pourquoi le lien entre les individus a-t-il disparu, ou en tout cas pourquoi s’est-il considérablement réduit, ces dernières années ?
Marie Robert (MR) – En effet, je ne sais pas si ce sentiment a disparu, néanmoins nous observons qu’avec la digitalisation, nous sommes moins reliés étrangement. Nous sommes plus reliés digitalement, certes, mais moins en lien réel. Ce phénomène accentue le sentiment d’enfermement. Depuis le confinement en 2020, il y a eu un repli général dans nos modes de vie, y compris dans notre manière de travailler. Il y a une corrélation entre ces deux facteurs. Et puis, la dernière raison à l’échelle de la société, c’est qu’il y a plus de sujets de dissension qui sont aussi augmentés par les réseaux sociaux et la manière dont on les traite. Le résultat, c’est que nous avons collectivement l’impression que nous avons plus de mal à faire corps et à construire un lien tous ensemble.
Qu’est-ce que les liens « réels » apportent-ils de plus au travail ?
MR – Ce que j’ai pu observer, et de nombreuses études le montrent, c’est l’informel. C’est un liant fondamental, y compris au travail. Peut-être même de manière encore plus sacralisée dans le monde professionnel. Les temps informels permettent d’avoir une compréhension plus globale d’une situation. Ils permettent de créer des relations de confiance, de complicité, de percevoir l’enthousiasme de chacun. C’est totalement différent lorsqu’on adresse cela dans un mail. Les éléments de langage véhiculés dans la vraie vie sont ce qui confirme dans notre esprit que nous pouvons véritablement faire confiance à la personne en face de nous.
Une autre chose que j’ai observée après la crise sanitaire, c’est que lorsque la relation traverse un moment plus délicat, et qu’il se passe quelque chose dans notre intimité que l’on a du mal à verbaliser dans le monde professionnel, c’est extrêmement difficile d’en parler par visioconférence. J’ai un souvenir très marquant d’une collaboratrice, d’une société avec laquelle j’ai travaillé, qui a perdu sa maman. Lorsqu’elle a annoncé la nouvelle à ses collègues, tout le monde lui a demandé : « Mais pourquoi tu ne nous en as pas parlé avant ? » Elle leur a répondu : « Parce que je n’ai pas trouvé l’espace. » Evidemment que digitalement, elle ne s’est pas sentie en mesure de le faire, alors que quand on arrive dans un bureau, les choses sont très différentes. Un lien se tisse visage contre visage.
Dans votre livre, vous écrivez : les actifs « sont las de cette solitude paradoxale que l’on ressent quand on est entouré et pourtant seul ». Comment expliquer que le sentiment de solitude perdure y compris lorsqu’on est en présentiel ?
MR – Nous pouvons nous retrouver dans des univers professionnels, dans des open-spaces, sans être forcément dans de véritables moments de partage. L’enjeu n’est donc pas seulement de réunir des personnes dans une pièce, mais aussi de se demander comment ces personnes peuvent développer un sentiment d’appartenance, se reconnaître les uns les autres, coopérer ensemble. Il est absolument nécessaire de créer du temps en commun. C’est un double rapport où l’on se considère les unes les autres, mais où il faut aussi avoir les moyens de coconstruire un projet. Je conçois que ça puisse paraître artificiel au début parce que nous ne sommes pas habitués. Nous avons l’habitude de nous retrouver pour des réunions, mais elles deviennent des temps individuels, car nous avons tendance à répondre à des mails en même temps. Des temps en commun signifient s’arrêter pour écouter l’autre. Ce n’est pas simplement de la bien-pensance. Quand on y parvient, ce sont des facteurs prodigieux de créativité et de performance, d’union et d’unité. Ce ne sont pas que des bons sentiments, ce sont des équipes beaucoup plus opérantes.
Pourquoi la confiance est-elle un risque à prendre ?
MR – Eh bien, parce que s’il n’y avait pas de risque, on ne parlerait pas de confiance. La confiance, c’est un principe extrêmement curieux qui m’émeut beaucoup. C’est-à-dire que nous donnons du crédit à quelqu’un sans savoir si cet espoir va se réaliser. Quand on dit à quelqu’un que nous lui faisons confiance, la preuve n’est pas encore arrivée. Nous faisons un pari sur l’avenir quand nous décidons de nous mettre en couple, d’avoir une amitié, d’embaucher un individu. Nous ne pouvons pas savoir si ce sera le collaborateur dont on rêvait. Nous faisons le choix délibérément de nous fier à lui. Il y a quelque chose de l’ordre de la foi dans la confiance. C’est précisément cela qui fait que c’est quelque chose de précieux à accorder, de vulnérable aussi parfois. Nous pouvons être déçus ou trahis. Nous pouvons nous rendre compte que ce n’était pas la bonne personne. Mais c’est ce pari qui fait la beauté de ce geste. L’environnement de confiance, le regard de confiance est extrêmement riche lorsque la personne le ressent.
L’écoute aussi est fondamentale pour construire un lien de qualité ?
MR – Oui, nous avons tous l’impression d’écouter. Aucun individu ne dira, sauf peut-être certains très honnêtes (rires) : « Je n’écoute pas ». Cependant, la véritable écoute, c’est-à-dire la capacité d’être totalement en présence et ouvert aux propos d’autrui, est rare. Il ne s’agit pas d’être déjà en train de conceptualiser le message que nous voulons faire passer. Ce qu’on a envie de dire déborde sur notre écoute. Le cheminement de la pensée a déjà été fait avant même que la personne ait parlé. La véritable écoute, c’est la capacité à être transformé par la parole de l’autre. Nous sommes tellement en présence que la parole de l’autre peut venir nous percuter. Il faut pouvoir se dire : « Je vais réfléchir à ce que cette personne veut dire, je vais m’ouvrir à d’autres réflexions, je vais interroger le monde avec elle. » Donc, l’écoute la plus puissante, c’est d’être regard contre regard dans ce terrain vierge où nous décidons ensemble de créer un espace commun. C’est un véritable espace de discussion où je ne préjuge de rien, je n’anticipe rien.
Vous dites qu’il faut se « vider » au moment de la conversation ?
MR – C’est vrai, ce que je trouve difficile, notamment dans certains métiers où l’écoute est fondamentale, très exposés à des équipes comme le management, c’est qu’il faut faire constamment ce mouvement de va-et-vient. Vider pour recevoir, vider pour recevoir. Il est important de faire un travail introspectif pour percevoir si nous sommes dans une posture d’écoute ou non. Parfois, nous serons obligés d’écouter, mais notre écoute sera moins qualitative. C’est le cas dans toutes les sphères de notre vie. Quand pendant notre journée de travail, nous avons déjà écouté beaucoup de personnes, c’est difficile d’écouter nos proches (rires).
Dans votre livre, vous écrivez que le pire parfois au travail n’est pas d’être méprisé, mais ignoré. L’indifférence est-elle plus blessante que l’hostilité ?
MR – Oui, l’indifférence est plus blessante que l’hostilité, parce que finalement l’hostilité est une forme de reconnaissance. Je pèse mes mots en disant cela, mais quand on est dans l’hostilité, on a une altérité en face. C’est difficile, ça peut être toxique. Mais on a l’impression que la personne nous voit ou que l’on voit la personne puisqu’il y a cette tension entre nous. A l’inverse, l’indifférence, que je développe beaucoup dans le livre, nourrit ce sentiment de solitude parce qu’il n’y a pas d’appartenance, parce qu’il n’y a pas de regard posé. Un regard négatif est dur à vivre, mais un non-regard signifie qu’on est complètement dans le vide.
A l’échelle d’une entreprise se dire que « je sois là ou que je ne sois pas là, ça ne change strictement rien », c’est l’un des pires sentiments du non-sens. Il est très difficile de donner un sens à nos tâches au quotidien quand les personnes qui nous entourent ne nous considèrent absolument pas. Donc, là encore, la reconnaissance n’est pas seulement un terme issu de la psychologie. Il en existe plusieurs formes : l’amour des proches, la reconnaissance juridique à travers un contrat de travail, un poste, des évolutions de carrière et aussi la reconnaissance de l’ordre de l’estime sociale. Ce n’est pas seulement avoir une bonne note, c’est être vu et reconnu pour ce qu’on est à l’intérieur d’un écosystème. Le fait que je sois là est important, les autres le voient et me le disent.
Faut-il parfois se retrouver dans des situations extrêmes pour ressouder les liens ?
MR – Oui, c’est malheureux, mais tout montre que dans des situations extrêmes, nous n’avons pas d’autre choix que de collaborer. Il se passe à ce moment-là des choses prodigieuses. Dans ces contextes de crises graves, nous sommes tout d’un coup plus imaginatifs et créatifs pour trouver des solutions. Nous sommes obligés d’écouter l’autre attentivement parce que nous avons besoin de sa parole, nous nous rendons compte à quel point l’autre est utile. Ces situations créent aussi des espaces d’apparition où nous avons besoin de collaborer avec d’autres personnes. Nous n’en avons pas l’habitude, mais là, la situation l’exige. Ce mélange rapide de points de vue fait émerger l’intelligence collective. La solution ne vient pas toujours de la personne que l’on pense.
L’intelligence collective, ce n’est pas un leader qui a convaincu tous les autres. C’est quelque chose qui émerge tout d’un coup parce que nous sommes ensemble. Ce « quelque chose », nous ne pouvions pas l’anticiper, nous ne pouvions pas le deviner. Nous ne pouvions pas le savoir avant. C’est parce qu’il y a eu cette diversité cognitive, de pensée, de façon de vivre la situation que la solution a émergé. L’urgence nous aide à trouver ce chemin. C’est un phénomène à la fois fascinant et malheureux. Mon livre est, bien sûr, une incitation à le faire dans d’autres circonstances. Je crois que nous allons devoir au regard des défis qui se profilent, économiquement, sociologiquement, écologiquement, passer par ce bouillonnement de l’intelligence collective.
Enfin, pourquoi est-il fondamental de revenir vers ce lien ?
MR – Ce qui me semble fondamental de souligner, c’est que ce sentiment de solitude n’est pas seulement un fait, un constat, un chiffre, ce sentiment de solitude, et l’OMS le montre, est bouleversant. Nous sommes la première civilisation où autant de personnes vivent seules et où autant de personnes se sentent seules. D’un côté, on dresse ce triste constat, de l’autre nous savons qu’au crépuscule de la vie, ce dont nous nous souviendrons, ce sont les autres. Tous les défis que nous avons relevés dans l’Histoire, nous les avons relevés collectivement. Tous les souvenirs que nous avons, ce sont des souvenirs de choses vécues avec d’autres. Notre famille, nos amis, nos collègues, de grandes manifestations : les défis et les souvenirs sont des temps avec les autres. Ce n’est pas juste une lubie philosophique de dire qu’il faut du lien, c’est un enjeu civilisationnel majeur. Recréons du lien.
L’interview intégrale, enregistrée en octobre 2026 avec la dirigeante et philosophe Marie Robert, à l’occasion de la sortie de son livre « La puissance du lien » (Flammarion), est disponible en vidéo sur toutes les plateformes de Courrier Cadres.
Source Courrier Cadres - Léa Lucas