A l'occasion du Salon Workspace, du 24 au 26 mars 2026 à Paris, le besoin de calme semble faire son grand retour au travail. Face aux enjeux de santé mentale, les entreprises doivent trouver le juste équilibre entre des espaces dynamiques pour coopérer et d'autres pour se concentrer. Explications de Tancrède Le Pichon, expert en aménagement de bureaux et en acoustique.
Un téléphone qui sonne, des collègues qui discutent, des portes qui claquent… A l’heure où les open spaces se sont autant multipliés que les outils numériques en entreprise, les interruptions tout au long de la journée se font nombreuses. Ces sollicitations de toutes parts ont de lourdes répercussions sur la concentration. « Le bruit est le premier facteur irritant remonté par les salariés. Il accroît considérablement la surcharge mentale. La fatigue et l’anxiété peuvent conduire à un véritable épuisement », alerte d’emblée Tancrède Le Pichon, fondateur de Hauteur Libre, expert en aménagement de bureaux et en acoustique.
Si les open spaces ont répondu, il y a de nombreuses années déjà, aux besoins de coopération dans le monde professionnel, il semblerait qu’ils créent désormais de nouveaux problèmes, à commencer par l’usure psychique. « Ces espaces ouverts sont une bonne chose pour collaborer, mais dans beaucoup de professions, de cadres notamment, les travaux d’analyse nécessitent du calme, précise-t-il. Certains peuvent le faire lorsqu’ils sont en télétravail, mais pour d’autres, le domicile n’est pas un refuge. Ces derniers veulent pouvoir se concentrer au bureau et travailler de manière détendue. Le bruit provoque de la crispation. »
Une graduation des espaces de travail
Le sujet du calme n’a jamais disparu, mais il revient en force face aux enjeux de santé mentale. Selon l’expert en acoustique, l’idée n’est pas d’éradiquer le bruit de la sphère professionnelle. Les sons sont inhérents à la vie en entreprise – voire nécessaires. Les collaborateurs ont besoin de coopérer sur des projets et de créer des liens sociaux. C’est l’une des principales raisons qui les pousse à revenir travailler en présentiel. Cependant, déterminer les lieux d’où ce bruit peut être émis est fondamental. « Il ne faut pas que les réflexions profondes et les échanges entre collaborateurs aient lieu au même endroit », détaille-t-il. En cela, l’enjeu actuel « est de séparer intelligemment les espaces afin de répondre à tous les besoins. »
Ces besoins peuvent être très divers en fonction de l’âge des collaborateurs, de leur culture, de leur genre, ou encore de possibles neuroatypies nécessitant des lumières et des ambiances de travail spécifiques. Ils peuvent aussi évoluer au fil de la journée au regard des différentes tâches à réaliser. « La perception des bruits peut largement évoluer d’un moment de la journée à l’autre, d’une personne à l’autre également. L’acoustique est complexe, car elle est au croisement de facteurs biologiques, psychologiques et sociologiques. Une personne déjà fatiguée va être beaucoup plus sensible au bruit que d’ordinaire. »
Aussi, certaines solutions passées n’en sont plus. Jusqu’à récemment, il y avait par exemple des cabines téléphoniques pour s’isoler, mais les collaborateurs les délaissent progressivement, car ce « sont des endroits étriqués où on peut passer dix minutes, mais pas une heure voire plus. Il faut miser sur des espaces plus grands, plus lumineux et plus confortables ». Le retour aux bureaux individuels, séparés par des portes ou des cloisons, n’est pas non plus la solution tant il pousse à l’isolement et/ou à l’individualisme.
En finir avec la vision centrique du poste de travail
Désormais, il s’agit de modifier notre conception du poste de travail – encore très centrique. Car, « nous ne pouvons pas tout faire de notre poste de travail. C’est un leurre. Il existe une diversité d’espaces à exploiter pour déporter les usages bruyants ailleurs », ajoute Tancrède Le Pichon. Concrètement ? Les entreprises peuvent structurer les pièces autour de noyaux de circulation : près de l’ascenseur, des machines à café, de la sortie des salles de réunion où des discussions, y compris informelles, peuvent se poursuivre.
Cette répartition spatiale doit toutefois comporter des espaces de silence absolu, comme l’accès à une bibliothèque. « Lorsque les collaborateurs sont là, ils envoient un signal très clair : sauf urgence absolue, ils ne veulent pas être dérangés. » Ces espaces de calme peuvent être occupés seul(e) ou en groupe, une trentaine de minutes jusqu’à une journée complète. Ils peuvent également être des endroits où on laisse son téléphone à l’extérieur pour ne pas subir d’interruptions numériques. « C’est une manière de graduer les espaces de travail et de leur donner une fonction précise connue et respectée par tous », souligne-t-il.
D’après lui, cette organisation intelligente des espaces est accessible à toutes les entreprises, y compris les plus modestes. « L’évolution des usages ne représente pas un investissement important », termine-t-il. Des espaces facilement modulables et des outils mobiles permettent un déploiement rapide et peu coûteux. C’est davantage une question de volonté à faire évoluer les manières de travailler ainsi que la culture managériale de la part de la direction et des RH au sein des organisations, plutôt que de budget excessif.
Source Courrier Cadres - Léa Lucas

