En entreprise, ces temps de latence ne se résument pas qu'aux bavardages à la machine à cafés. Ce sont une multitude de comportements du quotidien, dont certains s'avèrent utiles professionnellement. Selon Sophie Rauch, chercheuse et autrice sur le sujet, le non-travail serait donc une manière "plus honnête" de parler de ce qu'il se passe (vraiment) au bureau.
Dans son livre « On se fait une pause ? Cafés, réunions, pauses sur Internet… Ce que le non-travail dit de nous » (Vuibert), Sophie Rauch recense et décrypte ces temps de latence au bureau. Un exercice loin d’être aisé, car « personne ne se laisse observer au bureau en train de ne pas travailler. Certains donnent l’impression de travailler, assis sérieusement derrière leur bureau, alors qu’ils sont en train de réserver leurs prochaines vacances sur leur ordinateur. Ce non-travail est intra-psychique », plaisante l’autrice.
D’après les premiers travaux consacrés au sujet, ne rien faire (ou faire peu) au travail reflète deux postures : la résistance ou la souffrance. Après six années à approfondir la question, la chercheuse en a identifié pas moins de 38. « Elles peuvent se combiner, se succéder, entrer en contradiction. Le non-travail des autres nous paraît toujours plus agaçant que le nôtre. Celui des managers, lui, est insupportable », a-t-elle constaté.
Des situations complexes et subjectives
En d’autres termes, le non-travail est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Les pauses cigarettes ou les échanges à la machine à cafés s’apparentent a priori à du non-travail. Or, « il suffit que le supérieur hiérarchique arrive pour que la conversation bascule dans du travail informel », illustre Sophie Rauch. La pause déjeuner devient également « un effort professionnel si on apprécie moyennement ses collègues et qu’il faut contrôler son comportement », ajoute-t-elle. À l’inverse, des journées sans parenthèses de non-travail peuvent conduire à l’ennui, voire à l’épuisement professionnel. « Certains trouvent du sens ou prennent du plaisir au travail dans le non-travail », affirme-t-elle. Ces pauses réparties dans la journée permettent de récupérer dans le but de se remettre au travail. Elles ont une utilité professionnelle.
Le non-travail est également propre à chacun. Pour les uns, l’accumulation de réunions hebdomadaires perçues comme inutiles est incontestablement du non-travail. Quand pour d’autres, ce sont les team-buildings le véritable non-travail. Pire ! C’est du non-travail organisé par l’employeur. « Ces temps collectifs sont à double tranchant pour les collaborateurs : l’entreprise prend les codes du non-travail, mais à des fins productives. C’est là où réside toute l’ambiguïté ! C’est une mascarade où on est supposé s’amuser avec des collègues qui ne sont pas nos copains. Les jeux de postures sont difficiles à tenir. Mais, si on sort maladroitement du cadre, on peut en payer les conséquences une fois l’événement terminé. J’ai interrogé des personnes pour qui ces temps de cohésion étaient complètement dépourvus de sens », note-t-elle. En règle générale, « nous choisissons sur le volet les collègues à qui nous dévoilons notre vraie identité« .
Le non-travail n’est pas non plus systématiquement corrélé à une posture professionnelle, souvent appelée « professionnalisme ». « Quelqu’un peut être détendu, voire rigolo au travail, et être très efficace. L’inverse est tout aussi vrai : quelqu’un peut être très sérieux et rapidement noyé dans un verre d’eau« , explique la chercheuse. Il peut aussi être une tactique de régulation. Lorsque les salariés estiment avoir amplement dépassé le volume horaire pour lequel ils sont rémunérés, ils peuvent décélérer la ou les semaines suivantes. C’est sans compter sur le « hors-travail » des cadres : ils doivent s’accommoder d’une grande flexibilité du temps et de l’espace en étant joignables à tout moment, y compris à la maison.
À travers ces nombreux exemples de postures de non-travail, on comprend qu’il peut être positif, négatif, ou neutre. Parfois, aucune raison n’explique l’arrêt momentané du travail. Globalement, les collaborateurs ont à cœur de bien travailler. Certains culpabilisent même lorsqu’ils pensent ne pas travailler suffisamment. Quand les individus cessent véritablement de travailler, qu’ils adoptent une stratégie de désengagement, c’est surtout « pour se protéger de lourdes déceptions et mettre le travail à distance. »
En parlant de distance, le non-travail en télétravail serait un autre – vaste – sujet à décortiquer, termine l’autrice. S’il limite la perte d’énergie dans les déplacements, la mise en scène de soi ou encore la participation à des discussions informelles, et permet de se concentrer dans un environnement calme, il accroît dans le même temps les possibilités de se distraire. Pour le meilleur ou pour le pire du côté de l’employeur ? Pas de réponse tranchée ! Cela pourrait faire l’objet d’un prochain livre. À bon entendeur…
Pour en savoir plus, retrouvez en librairie ou en ligne, dès le 22 août 2025, le livre « On se fait une pause ? Cafés, réunions, pauses sur Internet… Ce que le non-travail dit de nous » (Vuibert) de Sophie Rauch, chercheuse à la Faculté Jean Monnet (droit, économie, management), Université Paris-Saclay.
Source Courrier Cadres - Léa Lucas

