Selon une étude de la Havard data science review, les analyses qui prévoient le remplacement de 50%, 38%, ou 5% des emplois à cause de l'IA sont alarmistes et hasardeuses car cela dépend de trop facteurs.
À l'époque, on entendait les prévisions les plus sombres à propos de ce métier. Les employés de banque étaient voués au licenciement, au chômage, ou au mieux à la reconversion, anticipaient certains spécialistes.
Finalement, ça n'a pas été le cas. L'économiste James Bessen a démontré que même si les distributeurs de billets et l'informatique ont remplacé de nombreuses fonctions d'employés de banque, leur nombre aux États-Unis a augmenté entre 1985 et 2002. Cet exemple est cité dans une étude de deux chercheurs de la Havard data science review pour illustrer leur idée principale: il est beaucoup trop hasardeux de se risquer à des prévisions sur le nombre d'emplois supprimés par l'arrivée de l'intelligence artificielle.
L'idée de Thomas Davenport et Miguel Paredes n'est pas de dire que l'arrivée d'une technologie ne se traduit jamais par des suppressions de postes. Simplement que les facteurs qui influencent les mécaniques d'emploi sont nombreux et complexes.
Des prédictions "probablement incorrectes et trompeuses"
Par exemple, les banques connaissaient à l'époque une période de forte croissance, expliquent les auteurs, elles ont donc ouvert de nouvelles agences et encouragé les caissiers à assumer des nouvelles fonctions de service client et de marketing. L'étude fait ainsi le parallèle avec l'arrivée de l'intelligence artificielle et estime que "bien qu'il soit tentant de prédire l'avenir de l'emploi en ce qui concerne l'IA, il semble inévitable que de telles prédictions soient probablement incorrectes et trompeuses".
"Il y a simplement trop de variables inconnues et de relations peu claires entre elles pour effectuer une analyse quantitative rigoureuse", estiment-ils.
Dans le détail, ils ont analysé plusieurs études qui tentaient de prédire le nombre de suppressions d'emplois que l'intelligence artificielle allait engendrer. Toutes les estimations chiffrées prévoient des pertes d'emplois substantielles (de 1,8 million à 2 milliards — cette dernière estimation signifierait que l'équivalent de tous les emplois actuels en Chine, en Inde, aux États-Unis et en Europe cesserait d'exister). Certaines prévoient l'automatisation de 50%, 38%, ou 5% des emplois américains. Toutes indiquent une date à laquelle les pertes ou les gains d’emplois se concrétiseraient, allant de 2018 à 2038.
"Toutes celles dont la date prévue est déjà passée semblent s'être révélées erronées, certaines de manière flagrante, d'autres dans une moindre mesure", explique l'étude.
30% des tâches automatisées, 30% des emplois supprimées?
En réalité, estiment les auteurs, les dynamiques sont plus fines. La plupart de ces études utilisent une typologie de tâches (la base de données américaine O*NET) et essaient de savoir lesquelles se recoupent avec les capacités de l'IA. Mais qui peut affirmer avec certitude que si 30% des tâches d'un métier peuvent être automatisées avec l'IA, 30% des emplois seront supprimés?
Selon eux, il n'existe aucune règle claire permettant de dire à partir de quel seuil de tâches automatisables un emploi disparaît réellement. Une profession peut changer, se réorganiser, intégrer l'IA ou se transformer sans être supprimée. Par ailleurs, une tâche théoriquement automatisable ne l'est pas forcément dans les faits: tout dépend du déploiement d'outils performants d'IA dans l'organisation, de la capacité et de la volonté des employés de s'en saisir, de l'articulation avec les autres tâches...
Enfin, comme l'arrivée d'internet par exemple, l'arrivée de l'IA permettra à coup sûr d'inventer de nouveaux emplois et métiers. Mais il est encore plus hasardeux d'essayer de prévoir lesquels seront crées que de prévoir ceux qui seront supprimés.
Pas de perturbation perceptible depuis la sortie de ChatGPT
Thomas Davenport et Miguel Paredes ont toutefois remarqué une étude plus intéressante que les autres, dont nous vous parlions dans cet article. Contrairement à d'autres travaux, elle se concentre sur les pertes d'emplois déjà observée plutôt que sur des prévisions.
Cette étude de Stanford observe une baisse de 13% de l'emploi parmi les travailleurs américains âgés de 22 à 25 ans dans les emplois les plus exposés à l'IA générative — tels que le développement de logiciels et le service client. Davenport et Paredes soulignent l'intérêt de s'intéresser aux emplois et à des groupes d'âge spécifiques. Mais il estiment que l'étude ne parvient pas à prouver le lien de causalité avec l'intelligence artificielle. Ils soulignent par exemple que les développeurs logiciels ont été "sur-recrutés" pendant la pandémie de Covid, et qu'on assiste peut-être tout simplement à un rééquilibrage.
Dans tous les cas, au niveau comptable, les deux chercheurs citent une récente étude qui a mesuré l'emploi américain depuis l'arrivée fracassante d'IA générative en 2022: résultat, "le marché du travail dans son ensemble n'a pas connu de perturbation perceptible depuis la sortie de ChatGPT il y a 33 mois".
Se préparer plutôt que s'inquiéter
À partir de ces différents éléments, les chercheurs concluent qu'"il n'existe aucune approche systématique de cette question susceptible de fournir des prédictions précises".
"L'approche la plus responsable serait donc peut-être de cesser de les formuler, ou d'admettre que toute prédiction est hautement spéculative."
Ainsi plutôt que de faire de vaines prédictions, ils suggèrent d'utiliser du temps et de l'énergie pour anticiper et préparer les travailleurs aux changements induits par l'IA. Formation, compétences spécifiques à l'IA, supervision du travail de l'IA pour garantir la qualité, réorganisation du travail ou même redéploiement d'autres compétences ou même d'autres métiers.
Source BFM Business

