Plus d’un tiers des jeunes souhaitent se réorienter professionnellement, même lorsqu'ils disent se réaliser dans leur travail. Entre intériorisation des normes de flexibilité, parcours universitaires linéaires et rigides et mauvaises conditions de travail, une étude tente d'expliquer ce paradoxe.
Peut-on être heureux dans son travail et quand même vouloir en changer? C'est le paradoxe que des chercheurs du Cereq (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) ont voulu creuser. Dans une étude, les auteurs pointent le fait que les jeunes en emploi déclarent majoritairement des niveaux élevés de satisfaction et d’épanouissement professionnel. Pour autant, une partie non négligeable d'entre eux a des envies d'ailleurs.
En effet, plus d’un jeune sur cinq en activité cherche un autre emploi en parallèle de celui exercé. Certes, cette aspiration concerne surtout les jeunes qui disent ne pas se réaliser dans leur travail, mais elle ne se limite pas à cette catégorie.
Plus impressionnant, plus d’un tiers des jeunes disent souhaiter se réorienter professionnellement, et ce pourcentage ne décroît que marginalement pour ceux qui déclarent se réaliser dans leur travail.
Dans le détail, la plupart veulent changer de métier (92%) ou de secteur (84%), quand d'autres, souvent les plus diplômés, aspirent à changer de lieu de vie (34%). Les motifs de reconversion diffèrent en fonction du niveau d'éducation, les jeunes qui ont bac+5 ou plus, sont moins en quête d’une plus grande rémunération ou d’une amélioration de leurs conditions de travail, et cherchent davantage à donner du sens à leur travail.
Pour tenter d'expliquer pourquoi les jeunes ont autant la bougeotte, malgré le fait que le travail continue d'occuper une place structurante dans leur vie, les chercheurs ont identifié trois explications possibles.
1. Des jeunes embarqués dans des parcours prédestinés et rigides, en quête d'échappée
Tout d'abord, les chercheurs pointent la spécificité du parcours scolaire des jeunes en France. En s'appuyant sur des comparaisons internationales, ils relèvent que "les expériences des jeunesses françaises se caractérisent par une forte pression sociale à 'se placer' au sein de hiérarchies prédéfinies et de façon définitive".
Ainsi les jeunes Français sont incités à choisir leurs études assez tôt, et le poids du diplôme est important. Les étudiants français sont d'ailleurs parmi les plus jeunes d’Europe, et ont des parcours particulièrement linéaires.
"Ces formes de détermination précoce à 'choisir sa vie' réduisent fortement la possibilité de tâtonnements ou d’erreurs", écrivent les auteurs.
Selon l'étude, le système français est donc particulièrement peu propice aux expérimentations pendant les études (année de césure ou à l'étranger, allers-retours entre emploi et formation, reprises d’étude…), et le monde professionnel les reconnaît peu. Les auteurs parlent donc d'une "source potentielle de frustration".
"Nous postulons qu’une reconversion professionnelle peut constituer une manière de redonner du sens à un parcours contraint. L’aspiration à la reconversion (comme à la reprise d’étude) deviendrait alors un moyen de reprendre le contrôle sur un parcours de vie dont les premières étapes ont été décidées trop tôt", expliquent-ils.
2. Une flexibilisation du marché du travail qui façonne les mentalités
Deuxième explication possible à la relative volatilité observée chez les jeunes: l'effet de la flexibilisation sur les comportements des jeunes, qui aspireraient eux-mêmes, en réaction, à plus de flexibilité. Une hypothèse que les chercheurs résument ainsi: "Les jeunes se comportent vis-à-vis des entreprises comme celles-ci se comportent à leur égard."
Les moins de 25 ans sont en effet plus fréquemment en CDD, en intérim, en alternance, en stage, en temps partiel subi et enfin au chômage que leurs aînés. "En étant les premiers exposés à la flexibilisation du marché de l’emploi, les jeunes ont intériorisé les normes de mobilité professionnelle qui les éloignent du modèle de la carrière dans une même entreprise promis à leurs parents", analyse les auteurs.
Ils parlent donc d'une évolution des mentalités, avec notamment l'idée selon laquelle il faudra changer plusieurs fois de poste dans sa vie et que l’on ne doit pas s’attacher à un emploi ou une entreprise.
3. Des conditions de travail particulièrement dégradées
Enfin, outre la précarité des contrats, les jeunes subissent aussi des conditions de travail bien plus dégradées que les autres actifs. Ils sont ainsi surreprésentés dans les métiers les plus pénibles, selon la Dares (service statistique du ministère du Travail).
Et même en comparaison avec les autres pays d'Europe, les jeunes Français sont parmi les plus nombreux à déclarer que leur emploi s’accompagne de nuisances sonores, de postures douloureuses ou fatigantes, de maux de dos, de mouvements répétitifs de la main ou du bras, de situations perturbantes sur le plan psychique, de discriminations (Eurofound, 2021).
En conclusion, "entre un système éducatif peu propice à l’expérimentation, un marché du travail marqué par la flexibilité et des conditions de travail et d’emploi souvent dégradées en début de carrière", résume l'étude du Cereq.
Source BFM Business

